Lieu de vie et d'Accueil = Famille d'accueil ?

Il est fréquent que les Lieux de vie et d’accueil (lva) soient considérés et décrits, par les personnes accueillies et leurs parents, mais aussi par des professionnels du secteur social et médico-social, comme « des sortes de familles d’accueil ». Il arrive toujours que l’on nous demande, sur un ton hésitant, si les personnes qui y travaillent sont « bien des assistantes maternelles ». La petite dimension de ces structures d’accueil, autant en termes de ressources humaines que matérielles, ainsi que d’autres aspects que nous allons observer ont pu entretenir cette confusion. Mais nous allons tenter de montrer que, derrière les ressemblances, on trouve des dissemblances importantes, parfois essentielles.

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Essayer de réaliser un travail de comparaison de ces deux modes d’accueil et d’accompagnement que proposent les familles d’accueil et les lieux de vie et d’accueil se heurte d’abord à l’importante variété des réalités qui existent derrière ces désignations. Sous l’appellation de « familles d’accueil » sont déjà regroupées de nombreuses situations. L’assistant familial peut être un agent non titulaire d’un conseil général, être employé au sein de services de placements familiaux d’établissements associatifs, au sein des services d’accueil familial spécialisé  ou des services d’accueil familial thérapeutique en service de psychiatrie infanto-juvénile . En outre, les mesures et décisions de placement familial ont des origines et des justifications multiples. Ces variations induisent une forte diversité des pratiques d’accueil en famille.

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Les lieux de vie et d’accueil présentent une hétérogénéité plus marquante encore. Constatons que les autorités qui leur confient l’accompagnement des personnes sont les mêmes que celles qui concernent les services d’accueil familial. Les décisions et mesures d’orientation vers un lva sont également très variées. Ce qui ajoute à la diversité des lva tient à d’autres aspects que nous approfondirons : les projets éducatifs spécifiques à chaque lva, la possibilité d’une hétérogénéité des problématiques, le nombre de personnes accueillies, la diversité des statuts juridiques des lva et la variabilité des modes de fonctionnement interne.

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Ainsi, comparer deux réalités si mouvantes est périlleux. Une voie consiste à se remémorer l’origine de ces modes d’accueil, et à en observer l’évolution, afin de comprendre ce qui fait aujourd’hui leurs spécificités respectives.

Des origines partagées à la distinction

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On peut considérer que la « mouvance » des lieux de vie et d’accueil et le « mouvement » des familles d’accueil se sont croisés avant de se séparer progressivement. Ces deux modes d’accueil se fondent sur une modalité commune : l’accueil d’enfants en difficulté, dans un lieu où les accueillants vivent effectivement. Les prémices de cette modalité d’accueil sont identiques. Myriam David décrit comment l’action de saint Vincent de Paul et de Marguerite de Valois aboutit dès le xviie siècle à la mise en place de « placements nourriciers » qui permirent de pallier partiellement la dramatique mortalité des enfants privés de famille accueillis dans les hôtels-Dieu. Les nourrices, femmes miséreuses des campagnes, reçoivent alors une faible rétribution leur permettant d’assurer leur survie en échange de l’alimentation de jeunes enfants. Les quelques aménagements réalisés au xviiie siècle cherchent à concilier l’intérêt des enfants avec celui des nourrices, en prolongeant le placement rémunéré jusqu’à l’adolescence. L’extrême faiblesse de la rémunération, des conditions de vie des nourrices et de la surveillance des accueils permet certes une survie des enfants, mais les risques d’abus, de mauvais traitement et d’« inadaptation sociale » s’avèrent très importants. À la fin du xixe et au début du xxe siècle, la naissance de l’Assistance publique, la parution des lois de pmi et la mise en place de l’Office public d’hygiène sociale notamment aboutissent à une augmentation et à une diversification des placements familiaux. On assiste à l’apparition des premiers placements sanitaires, mais également, avec la naissance du concept d’enfant « en danger », des placements judiciaires. L’encombrement général des services et l’absence d’évolution des conditions d’accueil ne permettent pas une amélioration du dispositif.

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La période qui suit 1945 voit une nouvelle prolifération des indications et des demandes de placements familiaux. Toutefois, on observe principalement dans le même temps une explosion de la construction d’établissements sanitaires et sociaux, se spécialisant dans différentes catégories diagnostiques, et du nombre de placements en institution. Mais, comme chacun sait, ce mouvement va être rapidement et brutalement remis en cause, et notamment après la célèbre enquête de John Bowlby [3][3] J. Bowlby, Soins maternels et santé mentale, Genève,..., Soins maternels et santé mentale, qui démontre les effets nocifs de la séparation d’avec ses parents qu’implique le placement d’enfant. D’autres travaux vont ensuite montrer que le système de placement français présente des dysfonctionnements graves : un phénomène d’aspiration des demandes par la création exponentielle d’établissements inadaptés, des placements qui se poursuivent indéfiniment, des déplacements trop fréquents des enfants au sein des différentes structures, une séparation totale ou presque totale quasi systématique, les conditions de vie aliénantes des enfants, leur retard de développement, l’aggravation de leur état psychotique et déficitaire, leur déscolarisation. Ces observations vont lancer de très fortes controverses entre les tenants des différents courants de pensée afin de favoriser tel ou tel mode d’accompagnement, et c’est dans ce contexte que le placement familial va commencer à évoluer, et les lieux de vie et d’accueil à apparaître.

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Parallèlement à l’évolution de la politique de placement vers la limitation des séparations, trois orientations ont été retenues pour améliorer les systèmes d’accueil : « désaliénation, désagrégation et ouverture vers l’extérieur des services d’accueil ; nécessité de procurer à l’enfant, en l’absence de ses parents, une relation significative et stable avec ceux qui s’occupent de lui ; maintien des contacts entre enfant et parents [4][4] M. David, Le placement familial, de la pratique à la... ». Une longue et lente évolution va se mettre en marche dans les établissements et les services de placements familiaux, non sans difficultés et résistances. Apparaissent les placements familiaux spécialisés qui recherchent à améliorer les conditions d’admission, à assurer un suivi régulier, à réaliser une sélection et un suivi des familles d’accueil, à introduire des modalités de participation des parents. Une certaine émulation autour du placement familial aboutit en 1977 à un début de professionnalisation, avec la mise en place d’un statut professionnel pour les nourrices. Outre le changement de dénomination pour celui d’« assistantes maternelles », sont déterminés une rémunération de base qui reste relativement faible, le mode d’accès aux congés payés, une indemnité d’absence d’activité, mais aussi des règles d’agrément par le président du conseil général et des formations facultatives.

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Parallèlement aux tentatives de réforme « de l’intérieur » du système de placement, des personnes exerçant dans les secteurs sociaux, éducatifs, de la santé, ainsi que des néo-ruraux issus de la mouvance libertaire de l’après-68, veulent rompre avec ce même système. Ils contestent le morcellement, la spécialisation et la hiérarchisation de la prise en charge dans le secteur social, médico-social et psychiatrique, et veulent imaginer un accompagnement alternatif des personnes en difficulté. Deux personnes vont devenir, à leur corps défendant, emblématiques de ce que sera le mouvement des lieux de vie et d’accueil. Fernand Deligny, dès 1967, décide de « vivre avec les fous », à Monoblet dans les Cévennes. Maud Mannoni, en 1969, crée l’École expérimentale de Bonneuil-sur-Marne – qu’elle souhaite être un « lieu de vie » en alternative aux lieux de soins. Leurs références sont celles de l’antipsychiatrie, et notamment les travaux de Basaglia, Guattari, Foucault et Deleuze.

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Les structures créées souhaitent se fonder avant tout sur le « vivre avec » qui, alors, est encore une idée neuve. Il s’agit de partager la vie quotidienne, ordinaire, en petit effectif, dans des espaces singuliers de relations et d’organisation issus des choix, des désirs et des compétences de leurs fondateurs. L’enjeu est de créer un accueil centré sur des relations de proximité fondées sur une acceptation de la personne dans sa singularité et dans sa globalité. Il s’agit pour tous de ne plus réduire la personne à son symptôme qu’il s’agirait d’isoler et de traiter, voire « de partager sa vie avec ceux que la vie a exclus des échanges de la cité… pour qu’ils puissent faire de leur symptôme (maladie, délinquance, folie, débilité, passivité sociale…) ce qui est au fond leur désir, un style de vie partagée et créative parmi et avec les autres [5][5] Préambule de Transitions, n° 36, « Réflexion sur les... ». Ces structures, où accueillants et accueillis vivent dans la même habitation, se multiplient. Elles ne sont ni des établissements aux termes de la loi du 30 juin 1975, ni des placements familiaux. On les appelle « structures intermédiaires », ou « structures d’accueil non traditionnelles ». Les travailleurs sociaux, créateurs de lieux de vie et d’accueil, en rupture avec l’institution, sont rapidement imités par des personnes ayant d’autres parcours et avec qui des échanges se tissent : agriculteurs et artisans disposant d’une certaine disponibilité, ayant la possibilité et le souhait d’accueillir des personnes en difficulté.

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Mais très vite, celles de ces structures qui souhaitent normaliser leur relation avec leur(s) financeur(s), ou qui en reçoivent l’injonction, recherchent désespérément un statut juridique. Chaque département ou établissement improvise des conventions qui restent précaires, insatisfaisantes pour les parties prenantes. C’est Georgina Dufoix, alors secrétaire d’État à la Famille, qui la première reconnaît officiellement « l’intérêt indéniable de ces formules » que constituent les lva en rédigeant une circulaire, du 27 janvier 1983, qui les concerne expressément. Mais il est alors proposé aux lva de normaliser leur situation en adoptant l’un des trois cadres juridiques suivants : le statut d’établissement, d’assistant maternel ou de tiers digne de confiance. À l’issue de la loi de décentralisation, les conseils généraux s’approprient diversement cette circulaire, en octroyant un ou plusieurs de ces statuts aux structures et/ou aux personnes qui y travaillent : établissements, mais aussi arrêtés « portant agrément d’un lieu d’accueil spécialisé » ou encore « agrément sant », agrément d’assistant maternel d’une partie ou de tous les membres du lva, tiers digne de confiance pour l’accueil de personnes confiées par la justice, etc. [6][6] gerpla, « L’agrément lieu de vie/lieu d’accueil n’existe.... La première étude nationale sur les lva, réalisée par le Groupe d’échange et de recherche pour et sur la pratique en lieux d’accueil (gerpla) en 1989 [7][7] gerpla, « 170 lieux de vie-lieux d’accueil-structures..., indique que les permanents ont alors des statuts variés : 60 % environ sont salariés de leur association (dont 5 % avec le statut d’assistant maternel) et 35 % sont des assistantes maternelles salariées de l’ase. Ces statuts professionnels sont alors fréquemment complétés par une part d’activités bénévoles ou indemnisées. Toutes ces « recettes » fonctionnent plus ou moins bien suivant la reconnaissance, le crédit accordé localement par les instances administratives aux équipes des lva.

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Notons enfin que 55 % des lieux de vie et d’accueil déclaraient qu’au moins une personne travaillant dans le lva avait le statut d’assistant maternel. Ainsi le statut d’assistant maternel a été largement utilisé par des permanents de lieux de vie. Plus précisément, on a pu observer au moins deux types de parcours : d’un côté, nous avons déjà parlé des injonctions de normalisation qui ont pu pousser des fondateurs de lva fonctionnant précédemment avec des conventions précaires à « choisir » le statut d’assistant maternel ; d’un autre côté, de nombreux assistants maternels ayant élaboré progressivement un projet d’accueil et d’accompagnement personnalisé ont souhaité accéder à un statut de lieu de vie, et surtout à l’autonomie qui était associée à ce statut. Pour tous les permanents de lva, quels que soient leur statut juridique professionnel personnel et celui de leur structure, l’enjeu est bien là.

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Car pour les fondateurs des lva, et notamment de nombreux assistants maternels, la mise en place de cette nouvelle forme d’accueil dans le « vivre avec », dans un partage réfléchi du quotidien, dans une approche globale de la personne, est indissociable d’une réelle indépendance statutaire, pédagogique et financière de la structure. Ni le statut d’établissement, jugé trop rigide et normatif, ni le statut d’assistants familiaux, considéré comme trop dépendant du service de placement, ni le statut précaire de tiers digne de confiance ne conviennent aux équipes des lva. Celles-ci, regroupées dans différentes associations, ont très tôt réfléchi et milité pour la mise en place d’un statut correspondant à leurs aspirations.

Les chemins parallèles vers une reconnaissance institutionnelle

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L’activité des syndicats d’assistants maternels et des unions d’associations de familles d’accueil aboutit à une réforme du statut en 1992. La loi du 12 juillet 1992 rend la formation initiale obligatoire, simplifie la procédure d’agrément et réduit la précarité de la profession en mensualisant la rémunération des assistants maternels permanents. Et pourtant, il n’y a que peu d’évolution concernant la place et le rôle des assistants maternels permanents dans la conduite du projet d’accompagnement des accueillis. Bernard Ruhaud indiquait en 1999 que « de fait, l’assistante maternelle n’est généralement pas considérée comme un partenaire mais comme un usager des services sociaux [8][8] B. Ruhaud, « Grandeur de l’accueil familial et misère... ». Observant la fréquente mise à l’écart des assistantes maternelles des réunions de travail, il décrit comment l’assistante maternelle est « maintenue sous une tutelle éducative?consistant à lui conseiller des pratiques et non à lui permettre d’élaborer elle-même des réponses en collaboration avec ses partenaires ». La loi du 27 juin 2005, en dissociant l’activité d’assistant familial de celle d’assistant maternel, constitue une étape supplémentaire sur le chemin de la valorisation et de la professionnalisation de cette activité. Et pourtant, de nombreuses difficultés subsistent à l’égard de la reconnaissance de ces professionnels et de la valorisation de leur rôle dans la définition et la conduite des projets d’accueil.

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De leur côté, c’est en 1994 que les associations de lva parviennent à la rédaction d’une « plateforme commune aux organismes représentatifs des lv/la » afin de revendiquer la création d’un statut propre. Celle-ci met en avant l’un des fondements de l’« identité » (en majuscules dans le texte) des lva : « Les permanents de lieux d’accueil sont porteurs de leur projet, ils revendiquent autonomie, indépendance de leur fonctionnement et de leur gestion, liberté de choix des personnes accueillies. » Après de nombreux travaux et débats, la loi du 2 janvier 2002 va proposer un cadre aux lva qui va leur confier une autonomie relative. La loi définit d’abord les lva en indiquant qu’ils « ne constituent pas des établissements et services sociaux ou médico-sociaux au sens du I », ce qui implique qu’ils ne sont pas soumis au schéma d’organisation sociale et médico-sociale. Elle leur demande toutefois d’appliquer une partie non négligeable des articles qui concernent les établissements, et notamment la plupart de ceux qui concernent les droits des usagers (livret d’accueil, contrat de séjour, projet d’établissement, etc.) ainsi que la procédure d’autorisation [9][9] B. Combes, D. Rapin, « L’évaluation en lieux de vie.... C’est un décret d’application du 23 décembre 2004 qui a précisé les modalités de fonctionnement des lva. Une ressemblance avec les familles d’accueil a été maintenue : au moins un permanent réside sur le site du lva, qui est une habitation personnalisée. A été confirmée la possibilité d’un accueil de public hétérogène mais avec l’obligation de respecter quelques conditions [10][10] La cohabitation ne doit pas présenter de danger pour.... La capacité d’accueil a été encadrée : entre trois et sept personnes. Les permanents des lieux d’accueil sont chargés de tenir un dossier pour chaque personne accueillie et d’élaborer un rapport sur l’évolution de leur situation. Particularité importante des lva, le porteur de projet peut choisir la forme juridique de la personne gestionnaire : personnes physique ou morale, association, mais aussi société civile, commerciale, profession libérale ou travailleur indépendant.

Questions de subordination et d’autonomie des accueillants dans la définition et la conduite du projet d’accueil

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L’autonomie, comme chacun sait, implique notamment une autonomie matérielle et financière. La situation des assistants familiaux des ase est particulièrement significative quant à cette dimension. Le statut dérogatoire qui est le leur, qui permet la gestion administrative de leur emploi, l’agrément, le recrutement, le niveau de salaire, le licenciement par les équipes de l’ase elles-mêmes, plutôt que par les drh, explique en partie pourquoi elles ne sont toujours pas considérées pleinement comme des travailleurs sociaux. Les propos de quelques observateurs récents sont durs. Stéphane Le Labourier, assistant de service social, observe encore aujourd’hui une participation aux synthèses aléatoire des assistants familiaux, dont ils ne reçoivent pas le compte rendu [11][11] S. Le Labourier, « Les assistants familiaux en manque.... Suivant Muriel Daniaux, qui a exercé pendant vingt ans les fonctions de « référent ase », « jusqu’à présent l’accueil familial a fonctionné selon un système dans lequel l’un des acteurs use, et parfois abuse, d’une position dominante, d’une emprise [12][12] M. Daniaux, « Assistantes familiales : des professionnelles... ». Malgré la création du diplôme qui a permis d’objectiver les compétences des assistantes familiales, le référent ase reste perçu comme un supérieur hiérarchique, à qui il vaut mieux se soumettre, puisque c’est de son bon vouloir que dépendront le nombre et le profil des enfants accueillis. Dans ces conditions, la relation de confiance indispensable à un travail d’équipe cohérent ne peut advenir : des observations et informations ne sont pas transmises, des difficultés sont occultées, etc. On peut, dès lors, se poser avec Muriel Daniaux la question « du fondement sur lequel reposent la prise en compte de l’intérêt de l’enfant et l’élaboration du projet le concernant ».

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Ces situations semblent malheureusement encore majoritaires. Il faut toutefois observer que des services de placement familial spécialisé, thérapeutique, de l’ase, ou associatif, ont mis ou mettent en place des fonctionnements qui donnent une place aux assistants familiaux, valorisent leur participation, et construisent ainsi des projets d’accompagnement coordonnés et cohérents. Mais ces fonctionnements sont d’abord le résultat de volontés d’équipes et d’individus, que le statut d’assistant familial ne semble pas être en mesure de garantir en cas de modification des équipes. On comprend ainsi aisément que les syndicats et unions d’assistantes familiales portent toujours la revendication d’une titularisation, afin d’accéder aux mêmes droits que les autres professionnels intervenant dans le domaine de la protection de l’enfance, et aux dimensions symboliques qui y sont associées.

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De leur côté, les lieux de vie ont tenté de créer un statut censé leur garantir le rôle étendu dont ils souhaitaient disposer dans la définition et la conduite des projets d’accueil. L’hypothèse sur laquelle ils se fondent est que c’est leur autonomie dans la définition du projet du lva, dans sa gestion budgétaire et administrative, ainsi que dans les relations avec ses partenaires, qui détermine la qualité de l’accompagnement qu’ils proposent.

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Un lieu de vie et d’accueil se fonde (comme sa dénomination l’indique) sur un projet de vie et un projet de structure d’accueil que ses fondateurs ont longuement élaborés. Il s’agit de projets créés pour répondre aux besoins et aux caractéristiques des personnes qu’ils envisagent d’accueillir, à partir de leur cheminement professionnel et personnel. Ces projets définissent – à l’instar de ceux des établissements et services sociaux ou médico-sociaux – les personnes en difficulté à qui ils s’adressent, des positionnements éducatifs, pédagogiques, éthiques, partenariaux, les dimensions matérielles de l’accueil, et les caractéristiques de l’équipe qui le mettra en œuvre. C’est parce que les accueillants sont les principaux artisans de leur projet de lva et de son actualisation, et qu’ils vont l’élaborer à partir de ce qu’ils sont, de leurs capacités et de leurs souhaits, qu’une forte cohérence globale du projet d’accueil peut advenir. En effet, cette particularité permet potentiellement une très forte adéquation entre les compétences de l’équipe accueillante, un cadre de travail et des modalités d’accueil conçues par cette même équipe, et les besoins des personnes accueillies à qui l’équipe va adresser le projet. C’est aussi une condition de la qualité de l’implication de chacun, professionnels et accueillis, dans le dispositif. La co-élaboration du sens du projet d’accueil global facilite l’élaboration et le renouvellement de sens de chaque projet d’accueil personnalisé. Les permanents de lva savent clairement où ils sont, ce qu’ils ont à proposer et ce à quoi ils ne pourront pas répondre.

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Outre la possibilité rare d’une hétérogénéité des problématiques des personnes en difficulté, les lva disposent également d’une grande autonomie dans le choix des personnes qui sont accueillies. Ceci d’abord parce qu’ils travaillent généralement avec plusieurs services, et pas seulement ceux de leur département d’implantation, mais aussi parce qu’il y a toujours eu beaucoup plus de demandes que d’offres d’accueil en lva. Ce sont donc les accueillants eux-mêmes, et non un chef de service, qui, devant une demande d’accueil, vont évaluer s’ils sont en mesure d’élaborer un projet d’accompagnement pour cette personne précisément, en tenant compte du groupe déjà existant.

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Les lva disposent ensuite d’un rôle important dans la définition de chaque projet d’accueil et d’une large autonomie dans leur conduite. Tout d’abord parce qu’ils revendiquent une relation triangulaire articulant les accueillants, l’accueilli et le référent. L’équipe du lva va communiquer avec le référent tout au long du séjour pour un suivi régulier des situations, et le solliciter comme médiateur notamment dans les relations entre elle-même, la personne accueillie et sa famille. Le réajustement de l’accompagnement est particulièrement réactif en lva puisque dans la plupart des situations, il y a peu de découplage entre l’observation quotidienne et la prise de décision sur une évolution de la mise en œuvre du projet. Le choix des partenaires éducatifs, culturels, sanitaires ou sportifs est réalisé directement par les accueillants, en fonction des besoins, des capacités et désirs des accueillis. Le financement des lva sous la forme de prix de journée permet aux permanents de choisir immédiatement les dépenses sans avoir à passer par une hiérarchie.

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Précisons enfin que dès leur création, les lva ont souhaité créer leurs propres « garde-fous » : des modalités de supervision individuelle et collective, d’évaluation et de régulation, afin de permettre « la distanciation et l’analyse du vécu [13][13] gerpla, Charte des lieux d’accueil adhérant au gerpla,... ». Serge Ginger, animant en 1988 une commission de recherche sur la supervision et la régulation en lva, constatait qu’on pouvait dénombrer autant de méthodes et de dispositifs que de participants à cette commission. Les lva revendiquèrent que, si de tels dispositifs se révèlent indispensables et obligatoires, c’est en toute autonomie qu’ils choisiraient leur méthode.

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Mais le statut des lva n’est que « potentiellement » la source d’une autonomie permettant une plus grande cohérence des accompagnements. En effet, évidemment, le statut seul ne fait pas tout. Cette relative autonomie, cette liberté, peut aussi être la source de certaines dérives, ou du moins présenter le risque que la qualité du projet d’accueil ne soit, finalement, pas toujours l’objectif principal. La liberté, bien sûr, présente des risques, qu’il convient de comparer aux bénéfices qu’elle contient potentiellement. Quoi qu’il en soit, cette prise de risque n’est plus du goût de nos gouvernants actuels, et cela se concrétise dans la loi hpst (Hôpital, patients, santé et territoires). Celle-ci, en voulant imposer la procédure de l’appel à projet à l’ensemble des créations d’établissements, pourrait signer l’arrêt de mort de la création de nouveaux lva. Quelques pistes pourraient encore sauver ce mode d’accueil, il est trop tôt pour conclure.

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Nous avons centré notre présent travail sur la différence principale qui existe entre lva et famille d’accueil, celle du degré d’autonomie des accueillants dans la définition et la conduite du projet d’accueil. D’autres aspects mériteraient certainement d’être développés. On aurait pu évoquer les différences en termes de logiques de formation – les permanents de lva repoussent toujours l’idée d’une formation standardisée qui risquerait, de fait, de réduire la palette des projets d’accompagnement proposés. On pourrait également parler des aspects symboliques de ces groupes d’accueil, les uns se présentant plus comme « parents symboliques », les autres comme « groupe extrafamilial [14][14] M.-C. Pichon, G. Potfer, « La vie quotidienne dans... ». On pourrait s’introduire dans la discussion entre Jean Cartry et Paul Fustier [15][15] http://www.lien-social.com/spip.php/dev/i/IMG/IMG/pdf/spip.php?article898&id_groupe=1... sur la « famille non-famille » que proposent respectivement les différents modes d’accueil. Si les statuts des services de placement familial et des lieux de vie et d’accueil aboutissent à des fonctionnements réels et à une efficacité en définitive si variée, c’est en effet parce qu’il y a cette autre dimension, dont les normes écrites et figées ne sont qu’un des supports, celle des liens et des relations, dimension essentielle, lorsque l’activité est justement d’en créer.

Remerciements à Gilles Potfer, fondateur et ancien permanent du lieu d’accueil La Coumette (32) et membre du gerpla

Notes

[1]

Annexes?XXIV du Code de la Sécurité sociale, décret n° 89-798 du 27 octobre 1989.

[2]

Arrêté du 1er octobre 1990.

[3]

J. Bowlby, Soins maternels et santé mentale, Genève, qms, 1951.

[4]

M. David, Le placement familial, de la pratique à la théorie, 5e édition, Paris, Dunod, 2004.

[5]

Préambule de Transitions, n° 36, « Réflexion sur les pratiques en lieux de vie et d’accueil », Journées nationales de réflexions, Cour d’assises de Paris, les 4 et 5 mars 1994.

[6]

gerpla, « L’agrément lieu de vie/lieu d’accueil n’existe pas…?», 1990.

[7]

gerpla, « 170 lieux de vie-lieux d’accueil-structures d’accueil non traditionnelles disent… leurs projets, leurs modes de vie et d’accueil, leurs partenaires, leurs difficultés, leurs propositions », rapport d’enquête réalisé dans le cadre de l’action-recherche sur la situation des lieux de vie/lieux d’accueil/sant en partenariat avec la direction de l’Action sociale, la direction de la Santé, la direction de l’Éducation surveillée, la Fondation de France, 1990.

[8]

B. Ruhaud, « Grandeur de l’accueil familial et misère de l’assistante maternelle », Les Cahiers de l’actif, n° 274-275, 1999.

[9]

B. Combes, D. Rapin, « L’évaluation en lieux de vie et d’accueil : singularité et implication », Émergence, n° 82, Évaluation, bonnes pratiques professionnelles, p. 99-117.

[10]

La cohabitation ne doit pas présenter de danger pour la santé, la sécurité, l’intégrité ou le bien-être physique et moral des intéressés ; l’autorisation du lva doit avoir expressément prévu cette hétérogénéité et précisé les catégories concernées.

[11]

S. Le Labourier, « Les assistants familiaux en manque de reconnaissance », Actualités sociales hebdomadaires, n° 2618, 2009.

[12]

M. Daniaux, « Assistantes familiales : des professionnelles à soutenir », Actualités sociales hebdomadaires, n° 2529, 2007.

[13]

gerpla, Charte des lieux d’accueil adhérant au gerpla, article 7, mai 1987.

[14]

M.-C. Pichon, G. Potfer, « La vie quotidienne dans un lieu d’accueil », vst, n° 103, Toulouse, érès, 2009, p. 53-55.

[15]

http://www.lien-social.com/spip.php/dev/i/IMG/IMG/pdf/spip.php?article898&id_groupe=1 issu de Lien social, n° 216 du 27 mai 1993.

 

Combes Benjamin, « Placement familial et lieu de vie et d'accueil : dissemblances et ressemblances », Empan 4/2010 (n° 80) , p. 58-65
URL : www.cairn.info/revue-empan-2010-4-page-58.htm.
DOI : 10.3917/empa.080.0058.